Exposition Street Art à la Fondation EDF

La mode est urbaine. La rue n’a jamais été aussi adulée, devenant le terrain de jeu des citadins branchés. Les artistes foisonnent, les oeuvres et les styles se multiplient, les techniques évoluent, les musées et l’institution culturelle se joignent au mouvement. Lycéens, étudiants, «bobos » trentenaires, hipsters ou normcores : on se remet au skate, on redécouvre le graff et les feutres « Posca », on porte des paires de baskets mythiques réédités sous forme de collection capsule, on se trouve plutôt élégants en casquette. Vous l’avez compris, la rue c’est tendance, et ça fait vendre.

D’où une explosion, cette année, d’expositions sur le sujet et une entrée remarquée d’artistes labellisés « street art » dans la sphère institutionnelle. N’en témoigne tout récemment l’installation artistique de JR au Panthéon. On pourrait susciter ici le débat : le « street art », par essence subversif, éphémère et rebelle dont le graffiti reste l’art pionnier, peut-il trouver ses marques sur le marché de l’art ? Après Banksy et JR, la discussion est franchement ouverte.

C’est sur cette interrogation laissée en suspens que je me rends avec curiosité à l’exposition organisée par la Fondation EDF à Paris sur le street art, et intitulée « #Street art : l’innovation au coeur d’un mouvement ».

"EXPOSER LE STREET ART C’EST EN REALITE VOULOIR LE DECRYPTER ET LE COMPRENDRE"Jérôme Catz, commissaire indépendant de l’exposition

Bon, la Fondation EDF n’est pas connue pour être le 5 Pointz parisien, mais la démarche est prometteuse. A savoir : exposer l’évolution des pratiques du street art à travers l’innovation. Innovation des techniques, innovation de la démarche artistique. Comment est-on passé de la bombe aérosol à la palette graphique, du collage mural à l’anamorphose, du feutre à la LED ? Et surtout, qu’est-ce que ces techniques apportent-elles au mouvement ?

Le pari était risqué. Plutôt qu’un panorama exhaustif de la production actuelle du mouvement et de ses artistes, plutôt qu’une approche historique comparative - qui aurait été pourtant passionnante à construire - le choix a été fait de mettre l’accent sur un dispositif scénographique interactif. Le public est donc amené à intervenir sur les oeuvres, à les toucher, à en créer même avec les outils mis à sa disposition.

Et c’est là où le bât blesse.

Le contexte de ce qui fait le street art, son essence, est à peine abordé. Tout juste nous passons devant une vitrine rétrospective à l’entrée de l’exposition censée nous plonger dans le vif du sujet. Mais c’est un fourre-tout : les peintures de Lascaux côtoient les vieilles bombes de spray et les affiches de propagande soviétique… On a du mal à trouver le propos cohérent. Pourtant l’idée est de mener des premières fresques murales à l’utilisation des premiers ordinateurs, à la numérisation des images et à l’usage d’Internet. Certes, le street art c’est tout ça à la fois, mais comment son identité s’est-elle construite ? Que pouvons-nous appeler « street art » ? Ces questions ne sont pas posées, pourtant elles sont essentielles pour comprendre ce qu’apportent les innovations actuelles au mouvement.

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Par ailleurs, le graffiti, pourtant fondement du street art et fondateur de la culture Hip-Hop, est abordé succinctement : quelques vieux articles de revues d’époque spécialisées, quelques photos du New York du début des années 80 (quelques lettrages…), rien qu’un bon connaisseur de culture hip-hop ne connaisse déjà. Du coup, une impression un peu désagréable dès le départ. Elle ne se dissipera pas tellement durant l’exposition, peut-être ponctuellement à la découverte de quelques oeuvres d’artistes majeurs du mouvement street art : le génial « Voyage fantastique » de Slinkashu, le magnifique  « Pégase » du collectif Truly, le ludique mur de « Water Light Graffiti » d’Antonin Fourneau, enfin l’installation bluffante « Follow the Leaders » d’Isaac Cordal.

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UN AUTRE PROPOS : DU STREET ART AU MARKETING

Parce que le propos de l’exposition au demeurant est plutôt le suivant : faire découvrir à un large public ce qui fait le succès du street art aujourd’hui, et précisément dans ses évolutions liées au développement technologique. L’exposition remplit pour cela toutes les conditions : entrée gratuite, grands noms du mouvement, approche ludique, ateliers "live" avec les artistes… On se prête agréablement au jeu aussi bien avec le pinceau mouillé que l’on utilise pour tagger le mur de petites leds réagissant au contact de l’eau, que dans la cabine de light painting où on se fait prendre en photo avec son "oeuvre". Interactivité maximale : un mail avec notre photo nous est envoyé directement à la sortie du photomaton. Marrant. QR codes, street mapping, Internet, photos et vidéos numériques : toutes les techniques actuelles sont représentées. Le street art, tel qu’il existe maintenant en 2014, est exploré dans tous ses aspects et aussi bien dans les représentations qu’il fait d’un monde imaginaire microscopique que d’un monde poétique à grande échelle (Ron English et son cloud tagging).

Cependant, l’impression en demi-teinte, entre enthousiasme pour certaines oeuvres, amusement réel sur certaines installations, et déception franche sur le propos général de l’exposition, me laisse un peu dubitative. J’ai passé un bon moment mais je n’ai rien appris. Au contraire, je reste sur ma faim et suis même en désaccord avec la démarche. Là où le graff voulait déplaire, irriter, provoquer, le street art présenté ici se rapproche du produit marketing, mettant en valeur l’espace urbain comme espace marchand. C215, artiste-pochoiriste, écrivait dans une tribune datée du 6 novembre 2013, que

« le street-art est un succédané de graffiti, dont l’un des objectifs est la mercantilisation de celui-ci, ainsi qu’une recherche de jouissance collective de l’art dans l’espace public. Le street art n’est pas revendicatif mais hédoniste. Pour employer une formule lapidaire, le street art est un peu au graffiti ce que Doc Gynéco est aux Black Panthers. »
C215

J’aime la formule et elle résume bien ce que je ressens en sortant de la Fondation EDF.

Le mouvement du street art est complexe, difficile à appréhender et surtout difficile à réduire. Cette exposition a, certes, le mérite d’exister mais elle passe à côté du mouvement, elle ne réussit pas à en saisir l’essence. Parce qu’il est sauvage et que, pour maintenir cette énergie à la racine, il doit le rester.

#STREET ART "L’innovation au coeur d’un mouvement"

Exposition à l’Espace Fondation EDF, 6 rue Récamier, Paris 7e
Du mardi au dimanche de 12 heures à 19 heures
Du 4 octobre 2014 au 1er mars 2015
Entrée gratuite

Commentaires

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6 comments

  1. Agnès

    Salut Monoï !

    je suis allée à cette expo et comme toi je suis restée sur ma faim. En fait, d’un point de vue pédagogique, je trouve qu’elle est bien car elle est interactive : en plus de répondre à l’appel technologique actuel, le fait de faire les choses apportent un sentiment de vivre les choses comme un graffeur par exemple (sans avoir peur d’être pris en flag’ par contre lol). Bref, apprendre en faisant c’est top ! Même les petites affiches posées sur le mur en descendant l’escalier nous plongent petit à petit dans l’espace qui suit.

    Par contre, pour les fans de HH qui en savent déjà beaucoup, cette expo n’est pas très utile, et fera de nombreux déçus comme toi, il fallait s’en douter. Ce genre d’expo est réducteur et si les gens ne creusent pas plus, ils auront le sentiment que les graffeurs d’aujourd’hui sont les descendants des hommes préhistoriques ou des gens qui font mumuse ou expriment leur désaccord avec des bombes aérosols.

    En bref, avec du recul, je suis d’accord avec ce que tu écris dans ton article. Ce qui est dommage c’est que le street art, voire même la culture HH, c’est tellement vivant et remplie d’énergie positive, chose que la fondation EDF n’a pas assez mise en valeur, pour ce qui concerne l’énergie en tout cas ^^.

    • Monoi

      Salut Agnès !
      Merci pour ton retour, c’est intéressant de voir que l’on a ressenti la même chose sur cette expo.. Effectivement le côté interactif permet une meilleure appréhension de cet art et des “sensations” qu’il peut procurer mais on est quand même loin de ce qui passe vraiment quand on est face à un mur ou une toile dans un dépôt de fret… L’adrénaline, l’inspiration “live”, l’improvisation aussi face au support, le danger parfois, sont difficilement “exposables”. C’est pour cela que je lance la réflexion sur l’institutionalisation du street art… Cette énergie dont tu parles, et si particulière au street art, n’est-elle pas étouffée dans l’oeuf dès lors qu’il franchit les portes du musée ? Rester rebelle ou mourir…? A débattre !

  2. Agnès

    Rester rebelle ! lol Difficile en effet de faire vivre des oeuvres dans un musée si on n’arrive pas à les magnifier, et pour le street art, toutes ces oeuvres ne sont belles que dans son endroit d’origine, c’est-à-dire la rue. Je pense que si des organismes veulent faire découvrir le street art à la population, ils devraient organiser des circuits en plein Paris, cette ville regorge de street art, suffit d’ouvrir l’oeil. Et là, on aurait de l’interaction, de la vie, bref, ce que j’appelle dans mon projet sur le slam (pour reprendre les termes de Chris Emdin) : de la reality pedagogy ! 😉 C’est comme quand j’ai fait faire du slam aux élèves, en faire en classe c’est bien, les emmener à un spectacle et les inciter à en faire sur une vraie scène, c’est encore mieux !

    • Monoi

      Oui, ça commence à se faire les circuits “découverte” sur des portions urbaines taggées ou investies par des artistes de rue.. voir le boulot de undergroundparis.org
      La limite de ça, c’est encore et toujours l’effet “mode” qui pointe son nez… On est loin de l’acte vandal ! Mais si c’est une manière pédagogique “en insertion” de faire découvrir un art subversif, je ne suis évidemment pas contre ! 🙂

  3. Clem

    J y suis allé mercredi car j ai organisé la sortie pour un groupe scolaire Elementaire.

    En effet j aurais voulu en savoir davantage sur l historique, des précisions sur l état d’esprit des artistes .

    Ce qui a plu ou déplu aux enfants :

    -De toute évidence , l interactivité proposée qui est marrante pour nous était geniale pour eux
    -L’encre invisible …
    -Les séquences de Cinema ou un artiste masque se balade aux Louvre en dégommant les toiles et les séquences videos

    Ce qui m a plu ou deplu
    -Le tout venant non avertit ne pourrait pas comprendre tous les propos de l expo sans une conférencière (que nous avons eu la chance d avoir)
    -Manque d information sur la démarche , ou voudrait lever le mystere sur les façons de faire , l anonymat , mais en dehors des artistes qui en sont sortis et ont accepté de se faire exposer , bien peu de chose sur ce point , peut être parce qu on en sait peu tout simplement …
    -Que vient faire l’encre invisible dans le street art? Pourtant destine à etre vu ?
    -La vente des livres était géniale et donnait envie, si j avais été riche probablement aurais je acheté un des ouvrages

    Bref , j ai passé un très bon moment , réellement , avec un Street Art 2.0 qui stimule très bien 4 sens, nous fait une démonstration de force des dernières technologies , mais j aurais aimé des cartographies des œuvres a voir dans paris par exemple , voir un artiste en action … En tout cas je dis bravô à la fondation edf car elle a le mérite d essayer de mettre tout ceci en valeur …

    • Monoi

      Bonjour Clem,

      Merci pour ton retour d’expérience, j’imagine bien comme cela a dû être hyper intéressant à faire avec des “petits” de cet âge. Effectivement sur ce point, l’expo marche très bien et est parfaite pour les enfants : interactivité réelle et bien fichue, les médiateurs/médiatrices présents à chaque entrée d’installations permettent de bien comprendre le fonctionnement des oeuvres et apportent un éclairage essentiel pour comprendre la démarche de l’artiste.

      Là où je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi, c’est sur l’anonymat. La démarche première (je te l’accorde qu’on en est loin maintenant en 2014 avec le star system qui touche aussi et malheureusement cet art) du street artiste et/ou du graffeur, tagueur, ce n’est pas une recherche de notoriété, mais la réappropriation par le geste vandale – vandale parce qu’interdit par la loi- de l’espace urbain, que ce soit pour des raisons politiques, sociales, territoriales, raciales ou identitaires. L’anonymat est donc intrinsèque à cet art, d’où l’utilisation du “blaze”. Lever l’anonymat parce qu’on est exposé en institution me paraît aller à l’encontre même du mouvement. Mais ta remarque du coup me fait penser que rien n’était expliqué sur cette question d’identité – et d’identité paradoxalement anonyme- des artistes de street art, et pourtant c’est une question fondamentale, Banksy en a fait son credo. Merci donc pour ce commentaire qui donne de la matière à ma réflexion !

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